– Propos recueillis par Ghita AZZOUZI –

Rabat – L’artiste plasticienne Monia Abdelali a accordé un entretien à la MAP en marge de son exposition “Tamghart” qui se poursuit jusqu’à fin décembre à la Villa des arts de Rabat.

1- Quelle est votre perception des arts plastiques au Maroc ?

Les arts plastiques tels qu’on les perçoit actuellement existent au Maroc depuis près de 70 ans, c’est-à-dire l’art contemporain et l’art pictural. L’art, c’est à dire faire et non pas refaire, existe depuis la nuit des temps chez nous que ce soit dans les bijoux, le côté vestimentaire, l’art culinaire ou dans la pensée marocaine qui n’arrête pas d’évoluer, étoffant ainsi notre histoire séculaire.

Je préfère donc me réapproprier l’histoire du Maroc comme étant une histoire plusieurs fois millénaire plutôt que de la limiter à un temps donné.

2- Vous êtes essentiellement préoccupée par la condition de la femme que vous mettez souvent en valeur dans vos toiles. Quel message voudriez-vous véhiculer à travers ces œuvres ?

La vision qui guide mon travail sur les sculptures que je réalise depuis une dizaine d’années c’est par rapport au regard de l’autre, et moi je ne fais que retranscrire ce que je suis moi-même, mais les gens ne réalisent pas qu’en fait il y a autant de femmes que d’hommes dans mon travail.

La femme est quelque chose de très important dans mon esprit, car elle évolue d’une façon phénoménale. Nous tenons à garder nos traditions et à préserver un certain équilibre qui a formé la famille, le groupe, la tribu.

Ce que je trouve spécial chez nous, au Maroc, c’est que nous sommes devenus un collectif d’individus. C’est à dire que la femme faisait partie d’un groupe souvent patriarcal et tout d’un coup, depuis une cinquantaine d’années, elle évolue et exerce désormais des métiers extraordinaires et surtout elle n’a pas peur de prendre des risques et de se mettre face à une société, tout en prenant son envol.

D’ailleurs, j’ai une sculpture intitulée “le retour d’Ève” et justement je trouve que la femme est revenue tout en gardant sa féminité. Elle est juste elle dans la vie de tous les jours. Je ne dis pas qu’elle ne se pose pas de questions, que la vie n’est pas complexe et que nos rues sont considérées comme le milieu naturel de la femme, mais cette révolution a fait que ce groupe de femmes a évolué.

3- Vous exposez actuellement vos dernières œuvres à la Villa des arts de Rabat jusqu’à fin décembre. Que voudriez-vous refléter à travers cette exposition intitulée “Tamghart” ?

Ce qui m’étonne c’est que les gens se demandent pourquoi l’appellation “Tamghart” ! En effet, c’est parce que 70% de la population parle amazigh. Nous sommes des andalous, des arabes et des amazighs, et tous ces affluents sont ancrés dans l’histoire et la riche culture du Maroc.

D’abord, la langue berbère est une langue poétique qui prête à une certaine douceur et je trouve qu’ajouter la langue arabe, très musicale, à cette douceur poétique fait de notre pays une richesse absolument incroyable du point de vue linguistique.

4- Dans cette exposition, vous êtes trois artistes singulières aussi bien sur le plan personnel que dans vos manières d’aborder vos créations. Comment l’idée de travailler ensemble est-elle née ?

Je tiens tout d’abord à remercier la Fondation Al Mada pour l’espace fabuleux qu’elle nous offre. Au départ, l’exposition s’est faite par rapport à mon travail, ensuite Farah Chaoui s’est jointe à moi et j’ai invité personnellement Rim Laâbi dont j’aime l’esprit et la façon d’envisager le monde, et dont le travail est celui d’une voyageuse imprégné des valeurs d’humanisme, d’universalisme et de brassage culturel.

Quant à Farah Chaoui, elle est très influencée par plusieurs artistes, notamment Basquiat, Picasso…Elle prend un bout de travail de chaque artiste qu’elle amalgame dans le sien. Sa pensée est urbaine.

5- Préparez-vous bientôt une nouvelle exposition ?

Oui, il y a la biennale de Marrakech, je vais travailler avec la galerie “noir sur blanc”.

En fait, on m’appelait l’artiste engagée. Je mettais le point sur ce qui faisait mal et mon travail, composé d’œuvres très colorées, était là pour montrer là où le bât blesse.

Aujourd’hui, mes personnages reflètent un Maroc, voire une Afrique de demain dans 10, 20 ou 30 ans, où c’est l’esprit marocain qui voyage pour que les autres le retiennent comme modèle et non le contraire.

Dans cette exposition, mes sculptures reflètent tout un monde où au lieu de revendiquer, de lever des pancartes, des symboles, des cris de guerre et des chants patriotiques, tout est en filigrane. D’ailleurs, j’ai exposé des pancartes à l’envers pour dire qu’on a plus besoin de s’exprimer avec et que les gens ont bien saisi qui sont les Marocains et ce qu’il peuvent apporter au monde.